Chapitre 5

L’alcool

Effectuons une petite digression tandis que Nathalie rentre tranquillement chez elle.

Au sujet de quoi ?

Au sujet d’une substance conçue et consommée par l’homme dans toutes les sociétés existantes et qui ont existées, l’alcool.

L’alcool a accompagné le cheminement historique de l’homme qui, dès le néolithique, élabore des boissons alcoolisées à base de céréales fermentées.

Mais pourquoi ? Il s’est rendu compte que ces boissons lui amenaient des sensations indescriptibles, euphoriques et planantes. Il vient de découvrir l’ivresse et il ne la lâchera plus, ou du moins il ne l’a toujours pas lâchée au moment où l’auteur de ce texte écrit ces lignes.

Dans la Bible, c’est Noé qui “planta la vigne et connut l’ivresse”. Pour les chrétiens, le vin est porté au rang divin le plus haut, il devient le sang du Christ par transsubstantiation, le sang de l’Alliance versé pour la multitude. L’alcool possède également un caractère divin dans l’Antiquité qui est symbolisé par la figure joviale de Dionysos auquel l’ivresse conférait l’immortalité.

Omniprésent dans l’histoire des peuples, l’alcool est une des seules substances extérieures à l’homme qui lui est pourtant intrinsèquement liée.

Et maintenant ?

L’alcool est toujours là. Il a changé de forme, l’hydromel est devenu le whisky, le soma est devenu le cognac et la cervoise est devenue la bière, mais il nous accompagne toujours.

Pour revenir à notre récit, concentrons-nous sur le phénomène de l’alcool consommé par les jeunes gens lors des soirées. Il s’agit là d’un sujet complexe car très vaste. Nous tenterons de nous focaliser sur deux problématiques qui nous semblent primordiales : pourquoi les personnes boivent-elles lors de ces soirées ? Et qu’est devenue leur relation avec l’alcool ?

Si nous interrogeons l’une de ces personnes, il est fort probable qu’elle hausse un sourcil devant la simplicité de ces questions et réponde : Pour m’amuser et je ne suis pas dépendant, elle rajouterait éventuellement avec un petit sourire : et je tiens bien l’alcool de toute façon, moi.

Cette personne n’aurait ni tout à fait raison ni tout à fait tort. Il est vrai que la raison primitive qui a poussé l’homme à boire est cet état d’euphorie et de gaieté que représente l’ivresse et cette raison essentielle a surnagé à travers les siècles. Les jeunes gens, plus encore que les hommes mûrs qui disposent de moins de temps, boivent de l’alcool pour s’enivrer et égayer leur vie l’espace d’une soirée. Leurs différentes manières de s’enivrer ne se limitent d’ailleurs pas à l’alcool mais ici n’est pas le sujet.

Néanmoins, ce n’est plus l’unique raison. La société moderne présente des particularités qui ont quelque peu modifié le rapport de l’homme à l’alcool. Ce qui va être dit dans la suite seront des généralités qui représentent des caractéristiques de masses non applicables à toutes les individualités, individualités qui ne doivent donc pas se sentir outrées si elles ne se sentent pas concernées.

Une jeune personne, majeure ou non, est psychologiquement en construction. Son expérience très courte de la vie ne lui permet pas encore de prendre du recul et chaque acte ou parole auxquels elle est confrontée la marque profondément. Elle peut (et doit) réfléchir mais ses réflexions se construisent petit à petit avec le temps. C’est pendant cette période de construction identitaire et existentielle qu’elle prend le plus conscience de la présence d’autrui et de ses différences avec les autres. Effrayée, elle ne sait souvent pas se placer par rapport à eux, que ce soit dans l’espace des relations affectives mais aussi sur l’échelle des personnes. L’homme possède, hélas, cette inévitable tendance à juger les autres sur des critères -qu’il croit avoir choisis mais qui lui sont en fait dictés par son éducation et par la société dans laquelle il vit- et ainsi à “classer” les différentes personnes qu’il rencontre. Il y a les gens biens, avec qui il accepte de rester, et puis il y a les gens méprisables qu’il ignore. Or comme ces critères sont souvent communs à beaucoup d’individus, on voit peu à peu naitre le phénomène d’exclusion.

L’exclusion, ce mot terrible que redoute tout homme social, est la seconde raison de la consommation d’alcool. Les jeunes gens veulent s’intégrer dans les groupes sociaux formés par leurs universités, écoles, lycées etc. et quelle est –en général- la meilleure façon de s’intégrer dans un groupe d’individus ? Il faut leur ressembler. Et comme une idée profondément ancrée dans les esprits est qu’un jeune normal –quelle expression effrayante- boit lors de soirées, on peut observer des masses de jeunes personnes qui boivent machinalement leur verre d’alcool mais qui ne s’amusent pas, et qui atteignent un état d’ébriété blasé ou pire, triste. Cette réaction face à la société engendre un problème plus grave encore qui est celui de l’habitude. Peu à peu, ces jeunes personnes s’habituent à ce mode de soirées et finissent par boire passivement de l’alcool. Si vous interrogez l’une d’entre elles en lui demandant : Pourquoi bois-tu ? Elle répondra : parce que c’est une soirée. Elle aura oublié que l’on boit pour voir papillonner des petites lumières, oublié qu’elle a bu pour imiter les autres. Elle sera là avec son verre, mais elle l’aura déjà oublié lui aussi. Une dernière explication de notre attachement à l’alcool est encore liée à notre relation avec les autres. Mais pour bien la comprendre, il faut à présent tenir compte des diversités de caractères de chacun. Beaucoup de jeunes gens sont timides, beaucoup manquent de confiance en eux. Ce sont eux qui nous intéressent. L’alcool agit pour eux comme le remède de la peur et offre l’ivresse du courage. L’état d’ébriété est tellement agréable qu’il donne l’impression que tout devient possible et réalisable, on semble flotter sur l’air et on est souvent ravi de voir les autres. L’alcool délie les langues et le corps, et on ose dire et faire des choses que l’on n’aurait pas faites sobres. Des individus méprisent les déclarations d’amour ivres, mais beaucoup, lorsqu’ils sont soûls, oublient leur mépris et déclarent leur flamme ou tentent une approche charnelle qui se révèle souvent fructueuse si la personne concernée est également éméchée. D’autres très réservés deviennent surexcités et gambadent gaiement en grimpant sur les voitures et les poubelles. D’autres très silencieux deviennent bavards, etc.

Pourtant, il faut bien prendre conscience que cet état d’ébriété offre seulement une illusion de la personnalité qu’il ne faut pas confondre avec la réalité. L’alcool peut redonner confiance à une personne momentanément mais lorsqu’elle se réveille le lendemain elle se retrouve confrontée à son “moi” profond qui n’a pas changé. Perdre réellement sa timidité et regagner sa confiance en soi est un processus bien plus complexe qui repose sur des phénomènes psychologiques plus profonds que la seule ébriété.

L’alcool est une source de joie, ce qui est sa fonction fondamentale, mais il peut rapidement et dangereusement se transformer en une contrainte sociale ou un créateur de fantasmes.

Quelle est notre relation avec lui ?

Cette question évoque le problème de dépendance. Ce n’est pas de l’alcoolisme, dépendance physique, dont je veux parler, mais de la dépendance mentale. On constate qu’il y a un phénomène d’inversion dans nos sociétés. Auparavant, les soirées étaient organisées à cause de raisons biens précises, un anniversaire, une célébration quelconque que sais-je, et étaient accompagnées avec l’alcool, breuvage festif. Maintenant, de nombreuses soirées sont organisées exclusivement pour boire de l’alcool. L’alcool est devenu une cause et non plus un moyen. Son emprise s’est agrandi et de nombreuses personnes pensent désormais qu’une soirée sans alcool est inutile –un truc de gamin- vous diront-elles.

 Marie G.

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